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Thérapie sociale et Education

masque  Rojzman Charles & Thérèse (cité par à l'école du possible) — 02/11/2013


L’approche de la Thérapie sociale pour appréhender la crise de l’éducation nationale.
La réforme nécessaire de l’école ne saurait se passer du conflit. Le conflit pour permettre de comprendre la complexité des problèmes de l’éducation, en utilisant l’expertise de tous les acteurs du système, et aider à la remise en cause qui ouvre à la responsabilité de chacun.

Elaborer des méthodes et des ressources pour la paix | Transformer la violence en conflit | Thérapie Sociale

« En 1945, juste à la sortie de la 2ème guerre mondiale, la revue Esprit avait fait paraître un texte sur la réforme nécessaire de l’école. Tout y était déjà écrit de ce qu’il était nécessaire de changer pour une véritable transmission des savoirs qui tiennent compte « de principes éducatifs respectant les besoins humains des éducateurs et des enfants, la transdisciplinarité, la formation des enseignants à la relation, l’apprentissage de la coopération. » Depuis cette date les nombreuses concertations n’ont pas permis de sortir l’école de ses ornières et aujourd’hui même l’affaire tourne mal. De nouvelles générations plus rétives à l’autorité, ou agitées par le ressentiment, perturbent la machine scolaire et mettent à mal les objectifs de réussite éducative et humaine. Malgré les qualités pédagogiques et le courage de certains, malgré toutes les recherches pédagogiques, on dirait que l’école s’empire.

Que faut-il comprendre ? Plusieurs explications sont données :

Que la formation des élites ne les prépare pas à la prise de risque et à la créativité.

Que le fonctionnement des institutions pousse les individus et personnes à cacher leurs limites et leurs faiblesses et à ne pas dévoiler la réalité des échecs, alors que c’est la connaissance de la réalité telle qu’elle est, qui permet la résolution des problèmes.

Que les nombreuses censures du politiquement correcte ne permettent pas d’appréhender à leur juste mesure les émotions et les comportements du nouveau public de l’éducation nationale.

Tout cela est vrai mais je crois que ce n’est pas suffisant pour comprendre ce qu’il se passe.

Sur les valeurs, dans l’éducation, tout le monde est d’accord : tolérance, justice dialogue, solidarité, autonomie, fraternité… qui va dire le contraire dans cette salle ? Nous n’avons pas en fait, à nous mettre d’accord sur des valeurs, mais à regarder ce qui fait qu’elles ne s’incarnent pas réellement. A cette question - pourquoi ces valeurs ont-elles du mal à s’incarner ? – nous n’avons pas tous les mêmes réponses.

Qui est responsable ? La société, la globalisation de l’économie, l’immigration de masse, les enseignants, les familles, l’institution même de l’éducation nationale ? On continue à souffrir dans l’éducation nationale, parce qu’on ne sait pas pourquoi on n’y arrive pas. D’où de la violence contre soi (des sentiments d’impuissance et de dépression qui se généralisent), ou contre les autres (des boucs émissaires et des accusations réciproques). On continue à souffrir parce que chacun a son point de vue : on ne peut donc voir qu’un aspect du problème, et on n’arrive pas à fidéliser tous les acteurs autour d’un changement véritable. On arrive à fidéliser quelques groupes, quelques personnes autour du changement mais pas l’ensemble du système.

Ce que je veux avancer aujourd’hui, donc, c’est que pour voir la réalité du problème, il faut passer par le conflit : la réalité ne peut se découvrir que par l’intermédiaire du conflit. Seule, une thérapie collective, une thérapie sociale peut nous former au conflit, au conflit sans violence. Il n’est pas question là d’éducation, mais il est question de guérison ; il s’agit de transformer la violence en conflit ; et la violence, elle est partout dans le système de l’éducation : entre les élèves, des élèves vers les parents, des parents vers les élèves, de l’administration vers les enseignants, des enseignants vers l’administration… elle est partout. Ce que j’appelle la violence, ce ne sont pas toujours les coups, les blessures, les insultes, les menaces. La violence c’est aussi l’humiliation, la dévalorisation, l’abandon, l’indifférence, la culpabilisation.

Qu’est ce que le conflit alors ?

Le conflit c’est d’être capable d’accepter qu’on est différents, même si l’on partage les mêmes valeurs. On est différents parce que l’on n’a pas été éduqués tous de la même façon.

Parce que les blessures que nous avons subies nous ont forgé une vision du monde - notre vision du monde et de l’école -, nous ont préparés à nos choix professionnels, et nous ne sommes pas toujours conscients de ces blessures.

Lorsque nous parlons de l’éducation, qu’est ce qui fait que nous sommes trop optimistes, ou trop pessimistes ? Qu’est ce qui nous fait penser que nous appartenons au camp du bien et que nous savons qui sont les méchants à combattre ? Qu’est ce qui fait que nous savons qui sont les responsables de ce qui bloque le changement avant même d’être réellement en dialogue avec eux ?

Pourquoi a-t-on besoin du conflit ?

Nous avons besoin du conflit pour bien travailler en équipe, pour créer une harmonisation entre les besoins de l’enseignant et les besoins des élèves, pour créer un groupe classe sans violence en prévenant la violence entre les élèves, pour éviter les replis communautaires, pour créer de la solidarité entre l’institution et le terrain.

Le conflit c’est ce qui permet de donner la parole à tout le monde, et pas seulement aux experts, aux spécialistes de l’éducation. A tout le monde, sans langue de bois, y compris les parents illettrés, y compris les jeunes en rupture. Le conflit c’est une manière de parler ensemble, qui n’est pas consensuelle entre gens de bonne volonté et de bonne famille, ni intellectuelle entre experts et spécialistes.

Mon expérience m’a amené à côtoyer différents milieux : personne ne sait réellement ce que c’est qu’un conflit sans violence. Personne ne sait ce que c’est qu’un conflit sans violence qui demande à ce qu’on se délivre des préjugés, à ce qu’on ait un esprit critique parce que cela demande une vraie guérison, personnelle et relationnelle.

Le conflit n’est pas un problème, il n’est pas une solution ; le conflit ne consiste pas à résoudre un problème sans violence, sans mot dur, sans colère, sans agressivité, c’est une posture, une manière d’être quand on n’est pas tous d’accord.

On doit se battre parce qu’on n’est pas tous d’accord, mais sans détruire, sans humilier, sans manipuler. Il s’agit donc d’approcher de la réalité, mais sans la violence qui empêche de comprendre et de percevoir la réalité.

A quoi sert le conflit ?

D’abord, à ne pas agir tout seul, à ne pas agir par groupes, par groupes opposés (pédagogistes / anti-pédagogistes). Le conflit permet de comprendre la complexité, c’est-à-dire d’avoir les informations de tous, pour comprendre la complexité des problèmes de l’éducation. Le conflit permet d’utiliser l’expertise de tous, de tous les acteurs du système, d’éviter de faire des boucs émissaires ou des clans. Enfin, le conflit permet d’aider à la remise en cause qui ouvre à la responsabilité de chacun, quel que soit son champ d’action, son niveau, dans la société ou dans l’institution.

Nous avons le choix aujourd’hui, face aux défis majeurs de notre époque, soit nous allons être impuissants à changer vraiment l’école et la société, malgré toutes les tentatives riches et intéressantes, soit nous allons prendre le taureau par les cornes et nous former aux conflits ; et nous allons prévoir des espaces de conflits.

Sans cette rencontre entre tous, sans cette capacité de conflit, je ne pense que nous réussirons vraiment à résoudre la panne globale du système. »

Charles Rojzman

Notes

Cette fiche est la retranscription de l’intervention de Charles Rojzman, lors d’un colloque intitulé « Education et humanisation, l’école à l’ère de la mondialisation », organisé le 2 octobre 2013, à l’Unesco, par le Collectif Ecole changer de cap.

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