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Suggestions pour des réformes de grande ampleur

masque  Gaudin Thierry — 09/11/2012

 

La préparation à l’équilibre écologique planétaire et la restauration de l’efficacité et de l’égalité des chances demandent des réformes radicales. Celles qui suivent ne manqueront pas de soulever des objections inspirées des jeux d’intérêts du présent ; j’estime néanmoins utile de les exprimer, ne serait-ce que pour signifier une orientation qui ne pourrait prendre effet que progressivement.

Cette orientation se fonde sur deux idées simples :

1-    le monde est en transformation rapide, du fait de l’interconnexion instantanée planétaire et de la prise de conscience croissante des limites des ressources naturelles. Il est nécessaire d’en anticiper les conséquences et de préparer des choix éclairés pour la civilisation à venir.

2-    Dans ce but, le raisonnement systémique s’impose. Cela signifie que les critères traditionnels de conception et d’évaluation des politiques publiques sont à remplacer par une analyse objective des conséquences logiquement prévisibles en termes de comportement des acteurs.

La difficulté de la mise en œuvre de l’analyse de système dans le contexte administratif vient de l’émiettement des attributions, qui engendre une conception domaniale de la fonction publique, dans laquelle les visions à long terme et l’analyse des interactions systémiques n’ont pas d’audience. La pratique du travail collaboratif en est entravée. Toutefois, les instances du niveau des conseils généraux peuvent se donner la liberté de penser au delà des cloisonnements et de travailler en réseau.

Voyons ce que donne le raisonnement systémique sur quelques cas :

L’éducation :

La circulation d’information et l’accès aux connaissances étant profondément transformés par Internet et les TIC, il est clair que le système éducatif change à la fois de nature et de finalité. La question n’est pas de savoir si l’on emploie plus ou moins d’enseignants, mais ce que le système aura désormais comme missions et par quels moyens il pourra les accomplir. 

Le rôle que les enseignants seront les seuls à pouvoir assumer est à redéfinir. En effet, l’accès à l’information ne peut se substituer à son assimilation et à sa transformation en compétences. A contrario le temps d’exposition aux écrans sans méthode ni repère diminue la capacité de mémoire, d’assimilation et même l’aptitude à la critique, indispensable à la démarche rationnelle.

Le primaire enseigne traditionnellement à lire écrire et compter. Or, l’informatique, internet et les autres TIC transforment la manière de lire écrire et compter. Désormais l’enseignement du maniement de l’informatique en tant qu’outil élémentaire d’usage courant s’impose dès le primaire et non pas en déclinaison des mathématiques en fin de secondaire.

Les programmes d’enseignements ont été modelés depuis un demi siècle selon la division du travail et les technologies de la société industrielle. Or, l’industrie a migré vers d’autres pays et se robotisera de plus en plus. Il ne faut pas non plus compter sur le tertiaire de bureau pour procurer des emplois, l’informatisation devrait diminuer ses effectifs.

Restent d’une part la reconquête de l’autonomie (savoir construire sa maison avec des matériaux locaux, cultiver son jardin et survivre dans des conditions difficiles en tout lieu de la planète), la science, la technologie et les activités culturelles et artistiques. Donc pour préparer les générations futures à la rareté et à l’économie circulaire, les programmes d’enseignement sont à remanier profondément, incluant les savoir-faire techniques et de survie individuelle et collective, les disciplines artistiques, les langues et la culture.

La société à construire par l’enseignement n’est plus celle des grandes concentrations de main d’œuvre industrielle, mais une civilisation beaucoup plus proche de la nature[1], « high tech », sobre en énergie et internationale par la culture, le tourisme, la création et l’industrie de haute qualité. Ce projet est résumé par l’expression « jardin planétaire ». Il comprend aussi une « école de la paix », une école du futur (initiation à la prospective), et un apprentissage de la maîtrise de soi : alimentation, hygiène, méditation, empathie avec les êtres vivants en général, savoir être.

L’organisation du système éducatif est aussi à soumettre à l'analyse de  système. Dans d'autres pays d'Europe, l’éducation est gérée par les régions. Il en résulte une émulation qui stimule les  initiatives et aussi accroît les solidarités de proximité, donne du sens à l’action et favorise l’évaluation.

Nous ne  sommes plus à l'époque où il fallait le même programme et les mêmes  épreuves pour tous. Au contraire, la société du 21ème siècle est faite de diversité et de reconquête du savoir faire, trop vite exporté en Orient. Or, la vitesse d'adaptation d'un système et sa résilience sont d'autant meilleures qu'il dépend de centres de  décision multiples.

Les systèmes centralisés évoluent lentement, et l’éducation française, sous sa forme actuelle, en est un.  Il n’y a plus de raison de concentrer dans la capitale les décisions, ni même les financements d’infrastructures concernant le primaire et le secondaire. La gestion est à confier aux régions, y compris la définition des programmes. De la sorte, l’émulation entre les différentes régions accélérera l’évolution et rapprochera les décisions des parents et des élèves.

Cette décentralisation s’accompagnera logiquement de la suppression du baccalauréat, examen qui, l’enquête récente menée par le CGEIET et l’IG éducation l’a montré, n’est plus significatif. Un certificat de fin d’études secondaire délivré par les établissements suffirait.

Cette suppression du baccalauréat donne la liberté aux Universités de choisir leurs étudiants (ce qui est déjà souvent pratiqué). Avec la transformation des grandes écoles d’ingénieurs en universités de technologie, habilitées à faire passer des thèses, la France rejoindrait les standards internationaux.

Néanmoins, dans toutes les sociétés, l’entrée dans la vie adulte est marquée par une épreuve, actuellement le bac pour près de 80R0d’une classe d’âge. Il serait regrettable que cette épreuve soit l’enregistrement à pôle emploi. Un service citoyen obligatoire et inclusif d’un an où se confronter aux réalités quotidiennes, à l’aménagement de la nature (avec les gardes forestiers) au secourisme (avec la gendarmerie) aux maladies (dans les hôpitaux) aux accouchements (dans les maternités) serait tout à fait préférable et utile.

La fiscalité :

C’est sans doute dans le registre de la fiscalité, compte tenu du « signal prix » qu’elle envoie, que « l’analyse objective des conséquences logiquement prévisibles en termes de comportement  des acteurs » est le plus nécessaire, que ce soit du coté du consommateur, du contribuable ou du coté du percepteur.

Une première analyse de ce type, un peu sommaire, avait été présentée  par Yves Martin dans cette vidéo :  http://www.2100.org/videos/1503/fiscalite-yves-martin/ Si l'on généralise cette logique, cela donne en premier lieu deux  considérations générales : 

Les français consomment plus et autre chose que ce qu'ils produisent, le déficit du commerce extérieur le montre. Ce fait mène logiquement à augmenter l'impôt sur la consommation, c'est-à-dire  la TVA[2]. Celle-ci fait déjà près de la moitié des recettes fiscales  (131G€ sur 336) et pour fixer les idées une augmentation de 5,4 points  (passage à 25…20et de 10,4 points par rapport au taux de 19,6 auraient rapporté respectivement 36G€ et 69G€.

Les entreprises hésitent à embaucher. C’est assez compréhensible pour quiconque a lu une feuille de paye[3]. Non seulement  les charges, qui comprennent URSSAF, Pôle emploi et retraites (270G€,  soit 80R0du budget de l'Etat) sont énormes, avec des barèmes variables et intelligibles seulement à ceux qui les ont négociés (les permanents des syndicats patronaux et de salariés) mais elles pèsent directement sur l’emploi et, par suite, dissuadent d'embaucher, alors que tout le monde, sauf peut-être les concurrents étrangers, souhaite que les  entreprises emploient ceux qui, actuellement, sont sans travail.  

La combinaison de ces deux constats mène à orienter la fiscalité de manière qu’elle freine la consommation et favorise l’emploi. C’est ce qui a suscité l’idée d’une « TVA sociale ». Mais pour qu’une telle orientation soit efficace et bénéficie aux petites entreprises, c’est-à-dire aux initiatives nouvelles, il faut pousser la logique jusqu’au bout et en profiter pour éliminer les formalités, lesquelles mobilisent un temps considérable, un temps qui pourrait être bien mieux employé à faire son métier.

Le cas du « revenu de vie », qui fait actuellement l’objet de discussions gouvernementales et parlementaires en Allemagne, est significatif à cet égard. L’idée initiale consistait à distribuer à tous, sans distinction, un revenu minimal jugé indispensable à la survie, en évitant toute formalité. Elle a dérivé pour donner naissance au RMI devenu RSA, générant des pertes de temps considérables dues au travail bureaucratique dont le seul objet est de déterminer qui « a droit » à quelle allocation. On ne peut s’empêcher de penser que les allocataires comme les gestionnaires de ces aides auraient été plus utiles à la société en employant leur temps à d’autres activités plus productives.

Ce genre de raisonnement aboutit à éliminer complètement les charges sociales payées par les entreprises (que ce soit la part employeur ou la part employé) et à faire supporter ces charges par une TVA augmentée (autour de 30…2C dont le taux serait ajusté chaque année pour couvrir l’ensemble des dépenses sociales. De la sorte, le consommateur, sachant que des dépenses excessives se répercutent automatiquement sur son pouvoir d’achat, serait incité à ajuster ses comportements.

Cette masse (l’intégralité de la TVA) serait à répartir et gérer, non par un ministère, mais par un organisme quadripartite (employeurs, employés, consommateurs et citoyens) responsable de ses choix devant le parlement, assisté d’une « cour des comptes et de l’éthique de la santé » chargée de poursuivre les fraudes et de surveiller les autorisations de mise sur le marché et les remboursements.

En ce qui concerne l’impôt sur le revenu, l’argumentation traditionnelle, qui met en priorité la progressivité comme facteur de redistribution, devrait être confrontée à la réalité de l’évolution contemporaine : les citoyens ont plusieurs sources de revenu et l’emploi salarié n’a plus la stabilité d’autrefois.

Les pays qui ont institué récemment des IR l’ont fait sous forme de « flat tax », c’est à dire avec un taux uniforme, ce qui permet le prélèvement à la source, simplifiant radicalement les formalités, notamment pour ceux qui ont plusieurs sources de revenus différentes.

Si l’on imagine, pour fixer les idées, un taux uniforme sur l’IR de 25RC cela signifierait que toute rémunération allant dans un compte personnel est amputée automatiquement, avant même d’être versée, de ce pourcentage au bénéfice de l’Etat ou des collectivités.

La concentration des recettes ordinaires dans l'Etat et l’hyper fragmentation de la fiscalité que révèle la lecture du code général des impôts, pose le problème de la saturation des gestionnaires du budget et de l'illisibilité des missions et du  fonctionnement des administrations (la saturation au centre et la  paralysie aux extrémités), que la LOLF n'a pas diminuée, bien au  contraire.

La logique systémique qui devrait prévaloir est celle qui a présidé à la mise en place des agences de bassin : des agences dédiées à une mission d'intérêt général clairement définie et alimentées  par des redevances spécifiques, qui ne soient soumises au réexamen des pouvoirs publics que de temps en temps, lorsque les nécessités l'imposent. Ainsi, chacun pourrait comprendre à quoi servent ses contributions et les agences, au lieu de dépendre d’arbitrages budgétaires aux raisons et modalités obscures, auraient une sécurité suffisante pour prendre des engagements à assez long terme.

Autre exemple, proche de celui des agences de bassin, les taxes parafiscales : les services publics de la normalisation, de la  propriété intellectuelle, des essais, des moyens de mesure, les centres  techniques, qui étaient autrefois financés par des taxes parafiscales  sont devenus payants, ce qui désavantage les petites entreprises, alors  que chacun s'accorde à souhaiter que ces "entreprises à taille humaine"  se créent et se développent. Il serait donc raisonnable de rétablir la gratuité de ces services d’utilité publique, et de garantir la pérennité de leur financement par des ressources adaptées telles que la parafiscalité ou une fiscalité affectée.

L’énergie

La question des agences ayant une mission de service public se pose aussi pour l’énergie. Par exemple, la TIPP rapporte 14G€, qui vont actuellement dans le pot commun des  recettes budgétaires. Compte tenu de l’objectif affiché (le facteur 4), on peut estimer que ce montant est très insuffisant. Un doublement ne serait pas excessif[4] pour obtenir une modification des comportements et des innovations technologiques à vocation sociétale (télé activité par exemple).

L'ADEME, dont le rôle est d'aider aux économies  d'énergie est financée par une autre taxe qui ne rapporte que 0,5G€. Elle n'a pas  un poids suffisant pour intervenir dans les vrais enjeux de l'économie  d'énergie. En effet, la mise au point d’une filière technique nouvelle, que ce soit dans l’automobile, le ferroviaire ou l’aéronautique se compte en milliards d’€ (G€). En voyant ces ordres de grandeur, on peut dire que la France fait semblant d’avoir une politique d’économie d’énergie, mais se refuse à s’en donner les moyens et ne communique pas sur l’évaluation de l’impact de sa politique publique au regard des objectifs affichés.

Depuis la seconde guerre mondiale, la plupart des grandes technologies civiles, l’informatique, l’énergie et l’aéronautique ont été dérivées des techniques militaires. C’est ce qui permet de comprendre, par exemple, que le dirigeable, cible trop vulnérable pour les militaires, n’ait pas été développé, alors qu’il permettrait de résoudre, au moyen d’une consommation d’énergie très modeste, bien des problèmes de transport de charges lourdes.

Jusqu’à présent, ce sont surtout les militaires, notamment aux Etats Unis, qui ont eu la liberté de gérer des moyens suffisants pour infléchir les technologies. Le département de l’énergie américain a également reçu des fonds importants dans le cadre du « Recovery Act » pour développer des technologies énergétiques novatrices dans ses 16 laboratoires de recherche sous tutelle.

Si l’approvisionnement en énergie, l’économie d’énergie et la transition vers une économie « écologique » sont à considérer comme des finalités gardiennes de la sécurité d’approvisionnement et de ce fait de la sécurité globale, elles doivent être traitées avec des moyens et des méthodes semblables à celles des militaires, et même impliquant ceux-ci.

Ce fut le cas du nucléaire. À l’origine militaire, il a toujours conservé un lien et des façons de faire inspirées de ses débuts. Son image dans le public est restée marquée par la déflagration apocalyptique d’Hiroshima. Néanmoins, les craintes qu’il inspire sont démesurées en comparaison de la réalité que montrent les 3 accidents nucléaires civils majeurs que sont Three Miles Island, Tchernobyl et Fukushima.

Dans le dernier en date, Fukushima, où trois centrales ont été secouées et privées de refroidissement, il y a eu moins d’une dizaine de victimes directes, alors que le tsunami qui a provoqué l’accident en a fait plus de 20000. Le danger que représentent les déchets a été, lui aussi, exagéré. En outre, l’abandon de la filière de quatrième génération, plus sûre et qui permet, entre autres, le recyclage du combustible, donc une indépendance accrue des approvisionnements, n’a pas été un choix raisonnable.

La question des risques de l’approvisionnement en énergie est ailleurs. Il suffit de superposer la carte des gisements pétroliers et celle des conflits survenus depuis la seconde guerre mondiale pour s’en rendre compte. Et, sans quatrième génération, la carte des ressources en uranium risque de suivre le même chemin.

Il faut se souvenir aussi de l’effet économique durable sur les pays consommateurs du choc pétrolier de 1973. La situation d’urgence où ils se sont trouvés a été nécessaire pour lancer, enfin, une politique raisonnable : celle d’économiser l’énergie et d’augmenter l’efficacité énergétique, hélas abandonnée dès que les prix du brut ont baissé. La TIPP, construite pour développer la recherche et maintenir une pression pour l’économie d’énergie a été utilisée, dans une sorte de laisser faire démagogique, pour lisser l’effet des fluctuations de cours sur le budget des ménages.

Dès lors que la vie quotidienne est devenue dépendante de consommations énergétiques non renouvelables et non locales, la question prioritaire n’est pas le coût, c’est la sécurité d’approvisionnement, laquelle est suspendue à deux facteurs : la diversité des sources et la sobriété énergétique qu’impose la lutte contre le réchauffement climatique.

Cette question se décline à tous les niveaux de la société. Dans l’hypothèse d’un repli vers les villes moyennes et le monde rural, la sécurité de l’alimentation électrique est de plus en plus nécessaire. En effet, à la campagne, les aliments sont stockés dans des congélateurs et la moindre rupture de ligne, comme il y en a lors des tempêtes, a des conséquences beaucoup plus importantes qu’autrefois. Les conserves domestiques consomment également de l’énergie, gaz ou électricité.

Chacun est donc amené à s’équiper de sources d’électricité de secours, qui peuvent aussi devenir des sources principales et débiter dans le réseau : des groupes électrogènes, des photopiles ou des éoliennes avec stockage dans des batteries ou sous forme d’hydrogène.

En ce qui concerne les carburants liquides ou gazeux, les sources organiques, bois, biofuel ou biogaz peuvent aussi être très variées. Il est d’ailleurs assez surprenant que les sources naturelles de biogaz, telles que le lisier de porc et toutes les autres déjections organiques ne soient utilisées qu’en Inde et en Chine pour produire du méthane[5].

De toute façon, l’analyse de système mène inévitablement à conclure dans le sens de la diversité et d’une diminution de la dépendance actuelle des sources centralisées, qu’elles soient électriques ou pétrolières (réseaux interconnectés, hydrocarbures raffinés et purifiés acheminés par pipelines sous pression et noria de camions). Ce qui ne signifie pas l’abandon de ces sources centralisées, mais au contraire la combinaison coopérative des deux types d’approvisionnement, couplés par des « réseaux intelligents».

Le système financier

176 crises depuis 25 ans ! tel est le bilan dressé par Stiglitz (prix Nobel d’économie) de la vague de dérèglementations, accompagnée de l’imagination débridée des banquiers pour créer des produits dérivés et de l’activité frénétique des traders pour installer des robots logiciels spéculant à la vitesse de la lumière (trading « haute fréquence »).

Si ce n’était qu’un jeu, on pourrait laisser faire. Mais ce jeu là, par les créances durables qu’il crée et dont les ordres de magnitude sont sans commune mesure avec l’économie réelle, jette à la rue des milliers de citoyens, détourne les meilleurs cerveaux des activités utiles et assèche les sources de financement qui seraient nécessaires aux activités économiques, industrielles et agricoles pour construire un monde meilleur.

L’analyse de système permet de comprendre que le couplage d’oscillateurs, telles que les cotations de produits dérivés, peut diverger. Elle permet aussi, à l’inverse, de comprendre que la séparation des fonctions dans le système financier, telle que l’avait instituée le Glass Steagall Act en 1933 aux Etats-Unis est de nature à réduire ce risque, voire à l’éliminer.

Ce qui manque, semble-t-il, dans la gestion de ces systèmes, ce sont d’une part une information accessible et une surveillance fiable[6], d’autre part des concepts clairs sur lesquels fonder des lignes directrices simples et robustes :

La fonction du système bancaire est triple :

- d’une part, il reçoit les dépôts des citoyens et des entreprises, et doit s’assurer qu’il pourra les restituer ou les mobiliser à la demande de leurs propriétaires. C’est en quelque sorte une fonction notariale qui lui est déléguée, sous condition, par les pouvoirs publics.

- d’autre part, il gère des participations et des placements, soit en direct, soit pour le compte de ses clients. Cette seconde fonction n’est plus liée aux pouvoirs publics, elle procède d’accords purement privés soit avec les clients, soit avec les actionnaires.

- enfin, il exerce maintenant aussi des fonctions d’assureur et, à ce titre, doit se tenir en mesure de faire face à des accidents qu’ils soient physiques ou financiers. Il semble que, face à la complexité de cette obligation, les règles prudentielles à respecter soient encore mal définies, instables et vraisemblablement insuffisantes.

Pour qui raisonne en termes d’analyse de système, il ne s’agit pas de châtier telle ou telle catégorie d’acteurs, lesquels ne font que se conformer à la logique dans laquelle ils sont placés. Si, par exemple, une taxe Tobin sur les transactions financières paraît nécessaire, ce n’est pas pour réprimer des abus, c’est pour introduire une viscosité dans les mouvements de capitaux, dont les soubresauts erratiques endommagent le fonctionnement de l’économie.

L’analyse de système mène à recommander que les métiers différents soient gérés séparément par des agents ayant des formations et des déontologies différentes et des établissements soumis chacun à des règles prudentielles spécifiques. La confusion actuelle des activités de dépôt, de placement et d’assurance dans une même gouvernance devrait laisser place à une séparation claire des métiers et de leurs obligations.

 Le système monétaire

Il y a aussi un autre domaine dans lequel une analyse systémique est nécessaire, c’est celui de la gestion des monnaies et des fonds publics, depuis le niveau des communes jusqu’à celui des Etats, de l’Europe, des Nations Unies et du FMI.

Le schéma classique était le suivant : chaque Etat avait sa monnaie et sa banque centrale, auprès de laquelle il pouvait emprunter à taux zéro. S’il dépensait trop, jusqu’à engendrer de l’inflation et un déficit de son commerce extérieur, alors la valeur de sa monnaie sur les marchés baissait jusqu’à rétablir l’équilibre.

Les pays qui, comme l’Argentine des années 90 et du début des années 2000, avaient créé un lien rigide avec une autre monnaie (en l’occurrence la parité entre le peso et le $) n’ont pas pu résister à la fuite des capitaux, partis se rentabiliser sous d’autres cieux.

Ce schéma valait pour tous les Etats sauf un : les Etats Unis qui, en détachant le $ de l’or le 15 Août 1971, et en maintenant, au besoin par la force, le paiement du pétrole en $, ont réussi jusqu’à présent à ce qu’il fasse office d’étalon mondial, même s’il ne tient qu’à eux d’en émettre autant qu’ils veulent (dans la limite de la capacité et de la volonté d’absorption de leurs créanciers notamment chinois), et de racheter avec leurs $ n’importe quoi n’importe où.

Depuis le traité de Maastricht[7] (article 101 repris dans l’article 123 du traité de Lisbonne), les Etats et les collectivités de l’€ land sont incités à financer leurs déficits, non plus auprès de la banque centrale (la BCE), mais en empruntant sur les marchés, ce qui revient à les assimiler à des entreprises dont les dépenses seraient les budgets fixés en loi de finances, et les recettes les impôts.

En conséquence, leur solvabilité est appréciée comme celle des entreprises par les agences de notation. Or, les entreprises ont un moyen, que les Etats n’ont plus, de faire de grands investissements qui préparent l’avenir à long terme : c’est l’augmentation de capital souscrite en bourse par les épargnants.

Un Etat ou une collectivité peut émettre des emprunts, mais il ne peut pas faire une augmentation de capital et inviter dans sa gestion de nouveaux actionnaires. D’autre part, les investissements collectifs d’aménagement ne rapportent pas, sauf exception, de recettes comptabilisables. C’est pourquoi le financement privé du tunnel sous la Manche a conduit à une spoliation, d’ailleurs prévisible, de l’actionnariat populaire.

L’argument que l’obligation de verser des intérêts incite à emprunter moins ne tient pas, l’exemple des pays en développement qui se sont endettés depuis un demi-siècle au-delà du raisonnable[8] le montre à l’évidence. Ce qui est une contrainte pour un chef d’entreprise ne l’est pas pour un élu, dont la préoccupation principale est d’être réélu après avoir rendu compte de l’exercice de son mandat.

Donc les Etats et les collectivités ont besoin de se financer autrement qu’au moyen du marché. En particulier, si le lancement de grands programmes structurants est nécessaire, à la fois pour construire une société plus sobre et écologique et pour employer les millions de chômeurs qui ne demandent qu’à travailler, imposer aux Etats d’emprunter à prix fort sur les marchés est un contresens, une confusion conceptuelle. 

C’est aussi un abandon de souveraineté. En effet, le rôle des Etats est double : d’un côté, ils gèrent un budget, et l’on s’accorde à dire que l’équilibre budgétaire est témoin d’une bonne gestion (il serait d’ailleurs très utile, en Europe, que la gestion des budgets et leur contrôle soit harmonisées entre les pays, au moins à l’intérieur de l’€ land). De l’autre, au moyen de la banque centrale, les Etats régulent la masse monétaire.

Autrement dit, s’il y a trop de monnaie en circulation et qu’apparaissent des signes d’inflation, le rôle de l’Etat et de sa banque est d’emprunter pour absorber cet excès de liquidités ; s’il n’y en a pas assez, au contraire, son rôle est d’investir pour relancer l’économie et éviter que l’assèchement des circuits entraîne la récession et la pauvreté. Donc, les moments opportuns pour emprunter et investir peuvent être décalés dans le temps et ne sont pas dictés par les marchés. Car les Etats ont la responsabilité d’une action contra cyclique.

Il en résulte que la célèbre « règle d’or » d’équilibre budgétaire, si elle s’appliquait, ne permettrait pas aux Etats de faire leur métier. La pression des évènements obligerait à y déroger et, si elle y était inscrite, à ne pas respecter la constitution. Or, si l’on ne respecte pas un article, pourquoi respecter les autres, ce qui a de multiples conséquences, à commencer par l’affaiblissement des Etats et l’érosion de la confiance dans la monnaie officielle.

Enfin, il n’y a pas que les monnaies étatiques. Depuis les origines du commerce en Mésopotamie, ce qui fait qu’une monnaie est acceptée, c’est la confiance que les acteurs économiques lui accordent. Or, la confiance n’est pas nécessairement liée à un Etat.

Depuis une vingtaine d’années, plusieurs milliers de monnaies complémentaires ont vu le jour dans des configurations variées et parfois avec l’encouragement des Etats (Brésil, Uruguay, Argentine ponctuellement). Cela montre à l’évidence que le paysage monétaire est en train de changer de nature, aidé par les possibilités qu’offre l’Internet.

Des plateformes de design monétaire sont déjà disponibles sur Internet. On peut y configurer des monnaies électroniques en fonction des résultats systémiques qu’on souhaite obtenir. En outre, dans les pays peu bancarisés (Kenya, Mali..), les opérateurs téléphoniques ont commencé à offrir des services sécurisés de paiement à distance depuis les mobiles.

La perspective à moyen terme n’est donc plus l’orthodoxie monétaire à l’ancienne, mais l’invention de diverses monnaies complémentaires, choisies et configurées pour leurs effets systémiques sur les comportements. Car, si le système actuel a engendré tant d’accumulations virtuelles et réelles démesurées et stimulé à l’excès la cupidité des opérateurs, c’est dû à ce que sa configuration simpliste parce qu’universelle produit inévitablement des inégalités extrêmes accompagnées d’une dévastation des ressources.

Un geste symbolique

Les suggestions qui précèdent constituent une inflexion, voire une rupture avec la tendance générale suivie depuis une quarantaine d’années. L’époque actuelle, où commence le départ en retraite de la génération du « baby boom » est assez favorable à un tel changement d’orientation.

Ces suggestions mèneraient à une diminution significative des effectifs de l’administration centrale, du fait de la simplification des procédures et de leur gestion par des agences ou les régions.

Dès lors, pourquoi ne pas regrouper dans un même lieu la présidence et les ministères et consacrer les locaux qu’ils occupent actuellement à des activités culturelles (enseignement, recherche, musées, théâtres, concerts…), ce qui aurait pour effet d’accroître sensiblement la fréquentation intellectuelle et touristique de la capitale.

Cette question s’est déjà posée dans les années 60, et le lieu du regroupement avait été évoqué : c’est l’emplacement actuel des Invalides. C’est un choix logique, voisin de l’Assemblée Nationale. Il faudrait évidemment en profiter pour aménager l’architecture, câbler en fibre optique et compléter les transports en commun : un réseau express en boucle reliant cet emplacement aux gares (Montparnasse, Austerlitz, Lyon, Est, Nord, St Lazare) et une liaison à définir avec les aéroports.

L’intérêt d’une telle opération est double :

D’une part, le déménagement des bureaux est une période favorable à la transformation des métiers, dans le sens de la sobriété, et l’unité de lieu rend plus aisée la construction d’habitudes de travail plus coopératives.

D’autre part, vis à vis du public, ce serait un geste symbolique démontrant concrètement une volonté de modernisation et de rationalité, bien nécessaire pour restaurer la confiance.

 


[1] Les circuits d’approvisionnement démesurément longs (le yaourt aux fraises qui fait plus de 9000 km avant d’arriver sur la table du repas, selon le Wuppertal institut) rendent l’économie vulnérable et incite à rapprocher la production vivrière du consommateur : soit l’agriculture urbaine, soit le village high tech.

[2] à défaut d’une action sur les droits de douane à la périphérie de l’Europe

[3] plus généralement, d’après le forum de Davos, en ce qui concerne la "lourdeur des réglementations gouvernementales", la France est 116e sur 142 pays.

[4] Il faut ajouter que le carburant des avions, le kérosène, n’est pas encore taxé, ce qui est évidemment incompatible avec la transition vers une économie écologique. Pour un citoyen européen, un seul aller et retour transatlantique suffit à doubler son empreinte carbone annuelle.

[5] Véolia aurait en projet la transformation de stations d’épuration en sources d’énergie.

[6] On estime que, actuellement, 60R0des opérations financières s’effectuent dans le secteur « gris », hors bilan, voire dans les paradis fiscaux.

[7] En France, l’obligation pour l’Etat d’emprunter sur le marché financier et non plus auprès de la banque centrale date de 1973.

[8] Incités par des professionnels. Voir Les confessions d’un assassin financier de John Perkins.

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