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Critique de la technologie et nouvel agencement culture - économie - politique

masque  Giffard Alain — 17/11/2008

Mon point de départ, c'est l'existence d'un dissensus. Les sujets que nous allons examiner dans cette table ronde ne sont pas des sujets consensuels : il y a un désaccord et ce désaccord s'amplifie.

Le Dissensus

Fondamentalement, c'est un dissensus entre la culture - entendue au sens d'Hannah Arendt comme le domaine de la vie de l'esprit - et l'économie de la culture. Pour beaucoup de ceux qui ont opté pour une forme de vie culturelle, et a fortiori pour les artistes, les intellectuels, les chercheurs, l'économie de la culture est devenue une menace pour la culture elle même.

J'emprunterais aussi à Hannah Arendt ceci : nos sociétés ont une très grande difficulté à articuler les trois grands domaines de la condition humaine que sont le travail, l'oeuvre et l'action, c’est-à-dire les modes de faire propres à l'économie, la culture et la politique.

Le nom d'Adorno est associé à la critique de cette menace sur la civilisation qu'il avait désignée sous le nom de KulturIndustry, décidément mal traduit par " les industries culturelles ".

A Ars Industrialis, nous reconnaissons ce dissensus, nous partageons cette inquiétude, et aussi cette critique.

Mais, ce qui nous semble le plus important, c'est de voir comment cette menace s'actualise, comment elle a évolué, et quel projet peut la conjurer.

Par rapport au moment d'Adorno s'exprimait, plusieurs éléments nouveaux sont en effet apparus.

Le premier, c'est la confluence des industries culturelles, des industries du marketing et des industries de l'information.

Google, par exemple, est l'expression la plus parfaite, en tout cas la plus achevée pour le moment, d'une telle confluence, portée ici jusqu'à l'intégration des trois types d'activité industrielle.

Deuxième point : cette confluence se structure autour des technologies de l'information. La notion de convergence numérique, utilisée par la Commission européenne, renvoie à cette tendance.

Ces technologies de l'information sont des technologies cognitives et culturelles. Elles sont mobilisées dans un objectif de formatage des comportements et des existences, en tant que technologies de contrôle de l'accès (Jeremy Rifkin " L'âge de l'accès ").

C'est ainsi qu'elles fonctionnent - point central pour Ars Industrialis qui est à l'origine d'un appel sur cette question - comme des technologies de contrôle et de destruction de l'attention.

Ce mouvement de confluence entre les industries de l'information, les industries culturelles et les industries du marketing s'accompagne de toute une série de crises ou de catastrophes - j'emploierais volontiers le mot de catastrophe pour l'analogie qu'elle suggère avec l'écologie environnementale.

Les otakus au Japon, et, un peu partout, les phénomènes d'addiction médiatique ou technologique... Le niveau élevé d'illettrisme dans un grand nombre de pays développés, à commencer par la France qui souffre du côté de la transmission de sa langue... Aux Etats Unis, le problème du calcul dans les dernières classes du lycée... mais comment ne pas évoquer, ici et pendant le Festival d'Avignon, les défaillances de mémoire de plus en plus nombreuses au théâtre qui entraîneraient la multiplication de ces pièces avec des acteurs - lecteurs ' Au Royaume-Uni, près de 75% des enfants avant trois ans originaires des milieux défavorisés ont la télévision dans leur chambre ; aux États Unis, dès l'âge de trois mois, 40% des bébés la regardent, avec toutes les conséquences qui ont été réunies sous l'appellation d' "attention deficit disorder "... Ce ne sont que quelques exemples.

Je crois qu'il est devenu évident que la principale catastrophe, ou le principal risque de catastrophe porte sur la transmission culturelle entre générations et le soin des jeunes générations.

Le projet européen

Dans ces conditions, quelle voie, quelle entrée pour sortir de ce dissensus ?

A Ars Industrialis, nous pensons qu'une telle voie existe et qu'essentiellement elle constitue un projet européen, un projet pour l'Europe.

Peut-on tourner le dos à l'économie de la culture, à l'industrie, verser dans la schizophrénie ou une sorte de fondamentalisme culturel ? La réponse est : non. Cette économie de la culture est notre réalité, comme la pollution, la crise de l'énergie, les crises alimentaires. Il faut la transformer, sans prétendre pouvoir lui échapper par une position de principe, aussi légitime soit elle.

Peut-on, doit-on, en sens contraire, s'adapter ? " S'adapter ", c'est le grand mot. On ne cesse de dire aux artistes, intellectuels, universitaires, chercheurs, qu'ils doivent s'adapter ; plus généralement, le conformisme social ne cesse de presser tous ceux qui ont choisi une forme de vie culturelle de s'adapter. Et contrairement à ce qu'inspire le simple bon sens, cette adaptation est présentée comme un progrès, en tout cas, le seul choix possible, selon la logique TINA (" there is no alternative "). Il faudrait produire des oeuvres adaptées à cette nouvelle économie de la culture, des méthodes d'enseignement adaptées aux nouveaux comportements qu'elle induit. Mais si les logiques de cette économie de la culture (et du savoir) ruinent la culture elle-même et le savoir, on conviendra qu'une telle politique est une politique de courte vue.

L'entrée que nous proposons se résume en un mot : technologies de l'esprit. Oublions quelques instants le sujet qu'on nous présente comme central, c'est à dire le circuit médiatique de circulation des oeuvres, pour regarder ailleurs, avant et après. C'est là que se situe l'innovation.

Avant, du côté de la création : la pensée, la connaissance, l'émotion, le désir, les langages ; les langues et la connaissance des langues, la grammaire. Bernard Stiegler expose que les technologies de l'information telles que nous les connaissons sont le fruit du processus de grammatisation de la pensée. Autrement dit, les technologies de l'information sont des technologies cognitives et culturelles.

Ce qui est vrai du côté du créateur, de l'artiste, de l'auteur l'est aussi du côté du public, des spectateurs, des lecteurs. Là aussi il faut rétablir la vie de l'esprit dans la pratique culturelle, en développant un point de vue critique par rapport aux technologies, critique dont la notion de " technologies de soi " que Michel Foucault avait développée à la fin de sa vie est un élément clé.

Je ne dis pas : prenez mon logiciel et le monde de la culture en sera changé. Ce que je veux dire, c'est que le travail commun de tous ceux qui ont opté pour une forme de vie culturelle, du côté des créateurs et du côté du public, pour inventer ces technologies, les partager, les utiliser, va à la fois revitaliser la culture et permettre de ré-agencer les relations culture/économie/politique. Bien évidemment ce travail n'est pas strictement technique : il faut modifier les institutions, le droit, la formation. C'est un des sens possibles de la formule qui nous est proposée : " appropriation des NTIC pour une innovation sociale, technologique, culturelle ".

Mais la technologie, c'est l'entrée ; il faut bien arriver à ce nouvel agencement culture/économie/politique et c'est là toute l'envergure d'un vrai projet européen. C'est notre proposition pour l'Europe.

Du côté des industries, nombreux sont les responsables qui mesurent les effets négatifs d'une culture réduite à la consommation culturelle. Trop de consommation de la culture tue la culture, et même son économie. Je vous rappelle quelques signes annonciateurs : années 90, effondrement des industries photographiques européennes, 1993, premier krach de l'histoire de la publicité, 2000, krach de la net-économie, difficultés actuelles des industries musicales, de la presse, et même de la télévision.

Il faut créer une nouvelle relation entre les milieux culturels et l'industrie, dans la mesure même où il est impensable de vouloir innover technologiquement sans l'industrie et sans cette nouvelle relation.

Mais du côté politique, l'attitude des diverses puissances publiques, à de rares exceptions près, a été le retrait, le soutien au seul développement de l'économie de consommation de la culture.

C'est précisément sur ce point que l'Europe peut donner un exemple. D'un côté, il y a un problème entre l'Union et les européens, qui vient d'être souligné une nouvelle fois par le choix des irlandais. Et il apparaît de plus en plus clairement que ce problème est notablement culturel, qu'il est l'effet d'une absence de dimension culturelle de l'Europe, ce qu'a parfaitement illustré le débat sur la bibliothèque numérique européenne. D'un autre côté, pour des raisons historiques (partage des compétences), l'approche de la culture par l'Union a été fortement marquée par une orientation principalement économique.

Alors, pour conclure, je dirai que l'Europe doit se donner un défi : se tourner vers les milieux de la culture, non pas pour leur dire " on continue comme avant, en accélérant ", mais plutôt " on réorganise ensemble, on ré-agence les relations culture/économie/politique en commençant par favoriser l'innovation dans les technologies culturelles ".

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