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Le dernier verre

masque  Dobois Jean-Hugues — 20/03/2009

Olivier Ameisen est un homme profondément attachant, brillant et charismatique. Mais il est hanté par une anxiété, un sentiment d’imposture, qui fait qu’il ne se sent jamais à sa place. Tout comme ces survivants des camps de concentrations nazis qui n’ont jamais accepté que tous les autres aient étés exterminés, sauf eux. Ce rapprochement n’est pas innocent, car Olivier est d’une famille juive polonaise qui a violemment vécu les tourments de ces événements. Sa mère et sa grand-mère ont survécu aux camps, mais de nombreux autres n’ont pas échappé à cette entreprise d’extermination. Ses parents se sont rencontrés peu après la fin de la guerre, Olivier est entouré d’une petite sœur Eva et d’un grand frère Jean-Claude. Le hasard fait que je connais et admire profondément Jean-Claude Ameisen dont je suis régulièrement les séminaires depuis des années. Il est l’auteur d’un magnifique livre sur l’intrication de la mort au sein du vivant « La sculpture du vivant ». Autre hasard, mon père m’a parlé, il y a quelques mois, d’Olivier Ameisen dont je ne connaissais même pas l’existence. Les lectures de quelques articles et de son livre sur ses souffrances et sa guérison m’ont fait l’effet d’un électrochoc, et très rapidement conduit à en parler à mon vieil ami Y.C dont la femme était aux prises avec la dépendance alcoolique. En bon petit soldat, mon ami a eu la chance de trouver un médecin pour lui prescrire le fameux Baclofène dont parle Olivier dans son livre, et sa femme a immédiatement arrêté de boire !

Mais revenons sur le parcours de vie d’Olivier dont le rameau musical en fait une symphonie buissonnière. Au début était la musique, plus que la physique. Le piano plus que l’école. Mais au nom du « Passe ton bac d’abord », le vilain canard lycéen se transforme en bachelier précoce à 16 ans, dans l’espoir de se consacrer au plus vite à la musique. Olivier est un véritable virtuose, à tel enseigne que le grand Arthur Rubinstein lui dit « Vous êtes un pianiste fabuleux, l’un des meilleurs ». Mais sa volonté de rendre ses parents heureux lui fait choisir médecine. La musique familiale, c’est plutôt « S’en sortir et sauver les autres ». Diplômé de cardiologie, il déboule à New York en 1983. Suivent de belles années entre recherche, consultations et enseignement. Olivier est réclamé et acclamé pour ses prestations au piano qui enchantent tout le monde. Sa réussite professionnelle est brillante. Mais c’est un sombre prélude, et déjà pointent les premiers verres d’alcool qui calment la sourde sensation d’imposture. Le processus s’accélère quand il commence à boire seul à la maison, et s’aggrave quand il ouvre son cabinet et s’angoisse pour sa situation financière. En aout 1997, il échoue à l’hôpital en crise aigue de sevrage. Et c’est le début d’une tragique symphonie de cuites violentes, de cures provisoirement réparatrices (la cure n’est pas la vraie vie), et de thérapies multiples et inefficaces.

Dans la série « C’est de ta faute », le discours général est « si on veut on peut » pour s’en sortir. Quand la médecine échoue, le patient trinque, et la responsabilité est du coté du patient, comme ce fut le cas pour la tuberculose ou la leucémie avant qu’on ne parvienne à les soigner, et comme le montre Susan Sontag pour le cancer et le sida.

Dans le cas de la dépendance alcoolique, les spécialistes cherchent à limiter les effets du « craving », l’envie irrésistible de boire. Les symptômes sont à la fois physiques, émotionnels et mentaux. Le craving mobilise les mêmes mécanismes que la faim.

Devenu expert en thérapies de tous genres et pratiquant assidu des Alcooliques Anonymes, Olivier décide d’écouter sa propre musique et entame des recherches sur les phénomènes d’addiction. En novembre 2001, il découvre un article du New York Times sur les effets du baclofène pour soulager les spasmes musculaires d’un cocaïnomane paraplégique (On pourrait se croire dans une émission de Jean-Luc Delarue !). Ce relaxant musculaire provoquait un apaisement de l’activité cérébrale, par inhibition de l’activité de l’amygdale (L'amygdale est une structure cérébrale essentielle au décodage des émotions, et en particulier des stimulus menaçant pour l'organisme. L'amygdale est aussi en connexion avec l'hippocampe. Celui-ci est impliqué dans le stockage et la remémoration de souvenirs explicites). Outre le soulagement des spasmes musculaires, résultat attendu, oh miracle, ce patient avait moins envie de boire, de fumer et de prendre de la cocaïne. Ce fut un déclic, car Olivier avait remarqué l’association entre le craving, l’anxiété et la tension musculaire (en particulier dans les mollets) : le trio pour accros ! Il suffit d’observer la grande agitation des jambes et des pieds chez les toxicomanes et les alcooliques, auxquels on prescrit classiquement des séances de relaxation.

Avec pugnacité, Olivier poursuit ses recherches et tombe sur un article de 1989 dans l’American Journal of Psychiatry sur le rôle de l’acide gamma-aminobutyrique (GABA) dans l’efficacité des médicaments anti-panique. Le baclofène imite l’action du GABA et limite les attaques de panique. En 1993, un chercheur russe rend compte de ses essais de traitement au baclofène pour des troubles affectifs chez des alcooliques. Non seulement le baclofène fut efficace contre l’anxiété, mais il ne provoquait aucun effet secondaire. Chose extraordinaire, comparé à tous les autres médicaments connus. Enfin, en 2000, G.Addolorato fait une étude sur un petit nombre de patients qui confirme l’efficacité des propriétés anti-craving du baclofène.

Olivier n’a jamais besoin de déchiffrer une partition pour jouer un morceau au piano, il lui suffit de l’entendre une fois. Ainsi, sans disposer de toutes les données scientifiques, il commence à tester le baclofène en 2002 à petites doses. Mais en 2003, il découvre une étude sur les rats qui démontre que l’effet est dépendant de la dose. A faible dose, le baclofène réduit le craving, mais à partir d’une dose seuil, il le supprime ! Et si dans la plupart des maladies, les symptômes sont l’expression de la maladie, pour l’addiction, les symptômes sont la maladie. Supprimez les symptômes, et vous supprimez la maladie. Contrairement au dogme qui veut qu’un ancien alcoolique devenu abstinent est toujours malade car il doit lutter contre l’envie qui peut revenir à tout moment, Olivier se dit qu’il faut supprimer le craving pour supprimer l’alcoolisme. En 2004, il passe à des doses élevées de baclofène, et pour la première fois depuis ses années d’alcoolisme, il ne ressent plus l’envie de boire. Mieux, il devient indifférent à l’alcool ! Il peut voir des bouteilles ou des gens boire de l’alcool sans même ressentir la moindre frustration. Même pas mal !

Mieux encore, ses recherches continues lui confirment que le baclofène est sans danger, même à hautes doses. Il est d’ailleurs prescrit à doses élevées pour la sclérose en plaques par les neurologues.

Fin 2004, Olivier est le premier médecin à avoir l’immense courage de révéler son addiction et sa guérison dans un article de Alcohol & Alcoholism : « Suppression complète et prolongée des symptômes et des conséquences de l’alcoolo-dépendance grâce à l’utilisation de hautes doses de baclofène : le cas clinique d’un médecin ».

Et le voilà engagé dans un nouveau combat : faire connaitre et reconnaitre le baclofène et ses effets salvateurs. Le combat ne fait que commencer. Ce médicament est dans le domaine public depuis des années. Aucun laboratoire ne va investir dans une étude sur ses effets. Olivier a consacré des mois à mettre au point un protocole d’essai clinique dit en « double aveugle » sur 250 patients, mais ce test ne fut jamais réalisé. Il a néanmoins le soutien de nombreux spécialistes de l’addiction, y compris le célèbre Antonio Damasio, grand spécialiste des émotions dans le cerveau. Rien d’étonnant puisque Damasio est l’auteur d’un remarquable livre « Spinoza avait raison » où il prolonge les anticipations de Spinoza par des études démontrant que le corps et le cerveau sont une seule et même chose vue sous deux aspects différents. Damasio travaille, en particulier, sur l’insula, une partie du système limbique impliquée dans la perception des sentiments et des désirs, y compris le craving. Et il se trouve que les neurones de l’insula sont essentiellement des neurones moteurs, des neurones qui contrôlent l’activité musculaire. D’où les liens entre les troubles musculaires et les addictions identifiés par Olivier.

Ce concert à plusieurs voix conduit à réviser les clichés sur la volonté face à la dépendance et les jugements moraux associés. Les symptômes et les conséquences de l’addiction sont liés à l’action de certains neurotransmetteurs dans le cerveau, en particulier la dopamine, l’acide gamma-aminobutyrique (GABA) et le glutamate. Tout se joue dans les substances qui excitent ou inhibent la libération de ces neurotransmetteurs. Les déséquilibres dans l’activité des neurotransmetteurs ne sont pas plus contrôlables par la conscience que n’importe quelle autre maladie organique.

En ce moment même, à l’hôpital Paul-Guiraud à Villejuif, le docteur Renaud de Beaurepaire, chef du service de psychiatrie, traite 70 patients avec succès, y compris par des doses élevées de baclofène. De nombreux autres cas confirment que le baclofène produit une abstinence rapide et sans effort. Et merveilleux effet réparateur, il apporte aussi un sentiment de bien être lié à une meilleure estime de soi.

Toutefois, même si le baclofène est une pilule miracle, encore faut-il faire l’effort de vouloir s’en sortir. Toutes les formes d’accompagnement sont également les bienvenues. Mais pour la première fois, on sait qu’il est possible, non pas de revenir à la vie « d’avant » dont les fragilités ont conduit à la dépendance, mais de découvrir les joies d’une vie apaisée et sereine. D’ailleurs, Olivier recommande le baclofène y compris pour les abstinents pour leur éviter d’avoir à lutter contre les menaces permanentes de rechute, et leur permettre de se sentir guéris.

Belle continuité familiale qui va faire évoluer les visions morales culpabilisantes actuelles vers des traitements et accompagnements humains et efficaces. Sa famille peut savourer le retour du jeune prodige devenu chef d’orchestre de sa vie et généreux transmetteur de petite musique de vie. Je rêve de l’entendre jouer une nocturne de Chopin.

« Le dernier verre »

Olivier Ameisen

Editions Denoël

Jean-Hugues Dobois

Commentaire(s)

hermanndaube@live.fr, le 12/04/2010 20:21:00

article tres interressant svp dites moi si se procurrer ce remede miracle est chose facile car j'en ai marre de me battre avec mon alcoolisme les manques que je m'impose en ne buvant qu'a partir d'une certaine heure sont insupportable voir meme dangereux car il y a peu j'ai connu l'hospitalisation due a une crise d'epileptie declancher par cette saloperie de manque hospitalisation qui m'a appris que j'etait atteint d'un debut de cirrohse donc svp repondé moi

Utilisateur Anonyme, le 23/09/2010 20:01:40

quand autorisera-t-on les mdecins prescrire ce baclophne

mon fils de 25 ans est alcoolique et se sent motiv pour se soigner

faut-il acheter le mdicament par internet et se l'administrer soi mme

c'est ce qui va arriver si les mdecins ne sont pas rapidement autoriss le donner

Antoine Valabregue, le 20/03/2012 23:43:13

nous avions mis cet article en ligne il y a quelques temps voici une confirmation des vertues du baclofène dans Libe du 23 mars 2012

Bonne nouvelle pour les personnes souffrant d’alcoolisme. Dans la polémique autour de l’efficacité du baclofène, une étude préliminaire conduite par des médecins français vient de montrer son efficacité, «à de très fortes doses», contre la dépendance à l’alcool. Ces premiers résultats ouvrent la voie à un essai clinique pour évaluer plus précisément les bénéfices et les risques dans l’utilisation de ce relaxant musculaire contre l’alcoolisme.

Le baclofène, c’est une vieille histoire. Médicament initialement prescrit en neurologie pour ses vertus contre la rigidité musculaire, il est depuis quelques années dérouté de son usage habituel. Et de plus en plus utilisé en France - sans autorisation, c’est-à-dire hors autorisation de mise sur le marché (AMM) -, dans le traitement de la dépendance à l’alcool.

Promoteur. Sa popularité est apparue en 2008 avec la publication du livre le Dernier Verre, d’Olivier Ameisen. Ce cardiologue, devenu alcoolique, y racontait comment ce produit, pris à de très fortes doses, avait peu à peu supprimé son envie de boire (Libération du 19 janvier). Ce cardiologue est devenu le promoteur le plus acharné de cette molécule.

Et la mode a pris. Des circuits parallèles de commercialisation de ce produit sont apparus. «On pense qu’il y a 20 000 à 30 000 personnes qui prennent du baclofène en France, pour des problèmes d’alcool, hors autorisation de mise sur le marché. C’est beaucoup», a expliqué à l’AFP le Pr Philippe Jaury (université Paris-Descartes), auteur principal de l’étude qui a été publiée, hier, en ligne dans la revue Alcohol and Alcoholism.

Avec un autre médecin, Renaud de Beaurepaire (centre hospitalier Paul-Guiraud, à Villejuif), ils ont inclus 181 patients - des grands buveurs - dans une étude dite «ouverte». Une évaluation a été effectuée pour 132 d’entre eux après une année de traitement avec le baclofène : 80R0sont devenus soit abstinents, soit consommateurs modérés.

En considérant comme «en échec» les patients «perdus de vue» - c’est-à-dire pour qui l’évaluation complète n’a pas pu être possible -, le taux de succès reste conséquent, atteignant 5820Des résultats au minimum très encourageants : «Ça permet de dire que cela marche mieux que ce qu’on a actuellement», a réagi Philippe Jaury. Le taux de réussite au bout d’un an de traitement avec les deux principaux médicaments aujourd’hui utilisés (le naltrexone et l’acamprosate) est estimé entre 20 et 250A

Double aveugle. Ces premiers résultats vont permettre d’asseoir un essai clinique d’importance. Il devrait démarrer en mai pour se terminer fin 2013. Cet essai, en double aveugle, sera piloté par Philippe Jaury. Il mobilisera 60 médecins investigateurs, incluant 320 patients alcooliques suivis sur une année, divisés en deux groupes, l’un prenant du baclofène, l’autre un placebo.

Cet essai est déjà peu banal, car il a la particularité d’être financé en grande partie par la Sécurité sociale (750 000 euros), et par un mécène, un particulier. Budget total : 1,2 million d’euros. Il n’est pas sans risque. «C’est vrai que plus on va en prescrire, plus on risque d’avoir des effets secondaires un peu bizarres, comme tous les médicaments», a expliqué à l’AFP le Pr Jaury.

C’est tout l’enjeu de ces essais : avant d’être efficace, la molécule se doit de ne pas nuire. «On a quand même un certain recul avec la sclérose en plaques, pour laquelle le baclofène peut être utilisé à des doses importantes», explique le professeur Jaury.