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La baisse tendantielle du taux de croissance sur 60 ans ne peut que nous interpeller

masque  Gadrey Jean (cité par à l'école du possible) — 08/11/2009

Quoi que l’on pense du débat opposant les avocats de la croissance et ceux de la décroissance, le fait est là : depuis soixante ans, on assiste à un déclin spectaculaire des taux de croissance économique et des gains de productivité du travail. Pourquoi ?

Comment peut-on expliquer la tendance observée depuis 60 ans à un plongeon des taux de croissance et des gains de productivité ?

Puis il se demande si cette question a une importance dans le débat politique ou bien est-ce encore un de ces débats académiques dont les citoyens n’ont rien à faire ?

Après a avoir montré que le déclin de la croissance et des gains de productivité s’expliquait en partie par des transformations qualitatives de la production. Il examine d’autres facteurs Notamment un point encore aveugle de la plupart des analyses économiques : les limites et les coûts croissants de l’exploitation insoutenable de la nature.

Nous donnons la conclusion  de ces quatres articles:

Ces thèses sont essentielles dans l’analyse de la crise actuelle du capitalisme. Elles montrent que la croissance, depuis les années 1980, a été plus inégalitaire, plus financière, et plus à la merci de graves « bulles ». Sont-elles concluantes en ce qui concerne le déclin historique des taux de croissance. J’en doute, pour diverses raisons.

D’abord, le déclin le plus prononcé des taux de croissance américains est nettement antérieur à 1980. Ensuite, l’exemple américain montre qu’une croissance assez forte peut se produire pendant de longues années (de 1983 à la fin des années 1990) alors que les inégalités progressent, que le statut salarial se dégrade, et que la financiarisation progresse. Enfin, depuis trente ans, on ne constate aucune corrélation, dans l’ensemble des pays « riches », entre le degré d’inégalités et le taux de croissance sur cinq ou dix ans.

Comment expliquer cela ? Divers facteurs interviennent et mériteraient d’autres analyses. Dans certains pays, la croissance peut par exemple être tirée par les exportations, alors que le pouvoir d’achat intérieur est freiné. Ensuite, si les riches s’enrichissent (plus que les autres), leur consommation progresse, y compris leur consommation de « services personnels et domestiques », ce qui est bon pour le PIB, voire pour les chiffres officiels de l’emploi (augmentation des emplois de « serviteurs »). Quant à leurs placements financiers et immobiliers, ils font également grimper le PIB parce que ce dernier enregistre positivement la croissance (et l’excroissance) du secteur financier et du secteur immobilier. Par exemple, en France, entre 2002 et 2006, le pouvoir d’achat des salariés a quasiment stagné ( 0,9 % en quatre ans), mais la valeur ajoutée en volume du secteur immobilier (qui pèse très lourd dans le PIB : 13 %) a connu une bonne croissance : 10 %. Et pendant ces quatre années peu glorieuses pour les salaires, la contribution au PIB du secteur financier a connu une croissance de 14 % en volume (bond identique à celui de ses gains de productivité) contre 0,7 % pour l’éducation et… - 11% pour la recherche et développement !

On en revient à nouveau à ce problème malheureusement absent de la macroéconomie classique : le PIB et les gains de productivité, tels qu’on les mesure, peuvent aussi bien augmenter parce qu’on produit plus de choses utiles que parce qu’on produit plus de biens et de services parasitaires, par exemple ici l’excroissance de la finance et de l’immobilier spéculatif. On y met ensemble des valeurs d’usage et des « valeurs de mésusage ». Personne ne peut décider seul de la frontière entre ces deux catégories, mais la société le peut, alors que pour l’instant c’est le marché qui en décide, en vertu du fameux principe de Walras (cité par Dominique Méda) : est utile tout ce qui répond au désir de quelqu’un, quel qu’en soit l’usage et indépendamment de tout jugement moral… C’est l’un des fondements du calcul du PIB pour les productions de la sphère marchande !

Dans ces conditions, il n’est pas du tout évident que l’évolution du partage de la valeur ajoutée ou celle du taux de réinvestissement des profits jouent un rôle notable sur la croissance globale du PIB tel qu’il est mesuré, même si à long terme elles influent certainement sur l’augmentation des productions « répondant à des besoins sociaux », sur la « santé sociale », etc. Mais c’est une autre question.

« SORTIR DE LA CROISSANCE » POUR ALLER DE L’AVANT

Dans l’approche classique, la tendance examinée dans ces textes (un déclin historique des taux de croissance avec une tendance longue à la progression de l’emploi) est souvent appelée l’enrichissement de la croissance en emplois (« faire » plus d’emplois avec un point de croissance). Et pour cet enrichissement, il n’y aurait, à croissance identique, que deux voies (que l’on peut combiner) : la réduction de la durée annuelle moyenne du travail et le freinage des gains de productivité. On reste donc dans le registre des quantités alors que les explications principales de notre « énigme du déclin » sont d’ordre qualitatif, et l’on se prive alors de la prise en compte des « externalités », terme inadéquat puisqu’il s’agit de finalités écologiques et sociales centrales. Il serait temps de passer à autre chose qui intègre les finalités d’une société soutenable sur tous les plans.

Il faut pour cela cesser d’assimiler déclin économique et social et déclin des chiffres de la croissance et de la productivité. Ces indicateurs sont biaisés. Ils poussent à aller aussi vite que possible… dans une mauvaise direction. Il faut « sortir de la croissance » avant qu’elle ne nous sorte du jeu et retrouver une autre « prospérité », en redonnant à ce terme son sens initial. Prospérité vient du latin spero (s’attendre à) et pro (en avant) : faire en sorte que les choses aillent bien, ou mieux, au fil du temps, sans connotation d’abondance matérielle nécessaire. C’est possible en maintenant un objectif de plein emploi de qualité, car, dans de nombreux secteurs, il faut plus d’emplois, à quantités produites identiques (donc sans croissance), pour « produire durable » (écologiquement et socialement).

Mais une condition sine qua non est que ces productions durables soient accessibles à tous. Si le fordisme était plus ou moins fondé sur le « partage des gains de productivité », la nouvelle trajectoire post-croissance s’appuierait sur le partage des gains de qualité et de durabilité. Pour une nouvelle prospérité il faut 1) réduire fortement les inégalités, à la fois par le haut (d’autant que ce sont d’abord les riches qui détruisent la planète) et par le bas, 2) favoriser par des dispositifs divers la sobriété matérielle à l’opposé de l’avidité consumériste, 3) investir massivement dans les productions les plus douces pour la nature, pour les gens et pour la société (passer, c’est une image, du produit intérieur brut au « produit intérieur doux ») au prix d’une vague d’innovations multiples, technologiques et surtout non technologiques, 4) édicter des normes de production strictes et faire de la « discrimination positive » pour les productions durables et de la « désincitation » pour les autres.

Dans une telle réorientation, la question de la croissance perdrait le rôle central qu’elle a encore dans les débats économiques. « On ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance » disait un slogan de mai 68. Mais, depuis, ce taux a continué à exercer une fascination qui ressemble à une passion fatale.

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